Férié n’est pas joué

Cette année 2005 était la première à troquer le Lundi de Pentecôte férié pour une “Journée de la Solidarité”. Partant d’une bonne idée, la mise en oeuvre s’est révélée un remarquable fiasco politique. Historique et constats de cette tempète sociale.
Août 2003, le thermomètre est anormalement haut : c’est la “Canicule”. En dehors du désagrément d’une chaleur excessive en ville, celle-ci a des conséquences humaines plus graves : les hopitaux se remplissent de personnes fragiles ou agées terrassées par les trop nombreux degrés. Au délà des discussions morbides sur le nombre de victimes réelles de la “Canicule”, de la médiatisation malsaine de morts dont l’isolement provoquera leur découverte seulement plusieurs semaines plus tard, plusieurs élements frappent les esprits : la fragilité du système hospitalier à être efficace dans des conditions d’urgence nationale, la solitude de certaines personnes agées, les règlements absurdes des maisons de retraites, et la réaction “en autruche” du gouvernement.

Lors d’une telle prise de conscience, l’énergie de la révolte cherche un responsable, qui dans un tel cas est tout trouvé. Le gouvernement est alors vivement critiqué, parfois de façon grotesque : il est évident que s’il fait 30 degrés c’est de la faute du gouvernement ! Niant fermement sa mauvaise réaction, le gouvernement s’attèle donc aux trois autres sujets en nommant une commission d’enquète.

Un dispositif permettant de rendre disponibles plus de lits en été est mis en place pour l’année suivante ; il sera d’ailleurs largement critiqué également. Les maisons de retraite auront l’autorisation, voire l’obligation de s’équiper en salles climatisées.

Restait le sujet plus délicat, celui de l’isolement. Les mesures concrêtes sont compliquées : difficile de rédiger et faire appliquer une loi contraignant les proches et la famille à prendre des nouvelles, rendre visite à ses ancètres. A défaut d’idées pertinentes, pour ne pas avoir l’air de ne rien faire, le gouvernement décide alors de se lancer dans la seule alternative : la recherche d’un financement pour une grande cause englobant le problème, sans chercher à y répondre.

C’est ainsi que germe l’idée d’une “Journée de la Solidarité” germe en fin d’année 2003. Pour ne pas tomber dans une impopulaire taxe supplémentaire, ou un impôt supplémentaire pour les entreprises, une idée plus originale est trouvée : les employés devront travailler gratuitement un jour de plus par an, par exemple le jour du lundi de Pentecôte ; le gain de productivité de ce travail supplémentaire sera reversé par les entreprises à l’état. L’idée est originale, peut être plus facilement concrêtement perçue qu’une simple ligne de plus sur une feuille de paie.

La mise en oeuvre ne sera pas aussi lumineuse. Alors que déjà quelques débats commencent à s’animer sur l’injustice de cette mesure financées uniquement par les salariés, et sur le choix du jour férié, le gouvernement utilisent deux réponses joker temporaire : la mesure ne sera pas effective en 2004, mais seulement à partir de 2005 ; de plus le jour férié considéré pourra être choisi autre que le jour du lundi de Pentecôte, selon accords particuliers. Ces astuces permettent de faire taire rapidement les débats : 2005 est loin… c’est à peine si le vote de la loi en juin 2004 est remarqué.

Etrangement, personne ne fait la remarque du décalage entre la taxe de 0.3%25, et le gain d’une journée supplémentaire (entre 0.4%25 et 0.5%25 correspondant à 1j sur 200-230j travaillés). En toute logique, celà ressemble à un cadeau déguisé pour les entreprises de 0.2%25 ou 0.1%25 de leur masse salariale. L’application aux professions libérales ou publiques n’est pas beaucoup plus évoquée.

L’année 2005 finit par arriver. 2005 fait partie des années les plus pauvres en jours fériés : par exemple, le 1er et le 8 mai sont des dimanches, ce qui réduit le nombre de jours fériés à seulement 7 jours, contre 9 en moyennes (et 10 certaines années). Quelques semaines avant la date fatidique, il est de plus en plus évident que rien n’a avancé depuis juin 2004 : très rares sont les accords sur l’application, que ce soit en entreprise ou en collectivité locales.

On commence alors à s’interroger sur les diverses conséquences de ce lundi travaillé : économiques liées au manque à gagner du secteur du tourisme privé de ce week-end de trois jours, culturelles concernant l’annulation d’un certain nombre de festivals organisés sur ce week-end.

On s’émeut que certaines collectivités locales aillent contre la décision de l’état, en décrétant la conservation du Lundi de Pentecôte férié dans leur mairie : comment comprendre qu’un organisme publique décide de ne pas suivre une directive de l’état ?

On se prépare à subir une grève sans précédent, dans les écoles, les entreprises, et les transports publics. Un certain nombre d’employés décident d’ailleurs de poser un jour de congés, soit pour garder leurs enfants non pris en charge par les écoles en grève, soit pour éviter les problèmes de transport. La SNCF évacue le problème en faisant travailler 1mn50s de plus les cheminots ; la situation n’est cependant pas claire sur les horaires de trains ce lundi : horaires de jour férié ou horaires normaux ?

Et puis finalement, la panique annoncée n’aura pas lieu : même si certaines grèves sont bien suivies, les entreprises ne seront pas désertes ce jour-là. Mais l’expérience laisse un goût amer. Les employés de Total entrent en effet dans une grève de presque deux semaines contre cette loi, avant que l’entreprise ne jette l’éponge et prenne à sa charge les 0.3%25 sans remettre en cause le jour férié. Le mécontentement de ce jour férié sucré augmentent les parts du vote “Non” à la constitution européenne.

Une impression d’inachevé persiste : aucune réponse n’a été apportée à toutes les revendications ; rendez-vous en 2006 !

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